Les censeurs

Il y a des jours comme ça. Des jours où quoi que vous disiez vous n’avez pas le monopole de la vérité. En français d’aujourd’hui, cela signifie que vous avez tort. Tort de penser, d’avoir un avis, qui forcément ne rentre pas dans les clous, et surtout tort de l’exprimer, face aux censeurs bien installés dans leurs certitudes. Tort de ne pas aimer le vin, et tort aussi d’apprécier un spectacle jeté en pâture à la vindicte populaire d’une société agonisante, repeinte au rose bonbon de la bonne conscience. Tort de manger un morceau de viande, parce qu’enfin, les canines qui se rappellent à mon bon souvenir chez le dentiste ne sont là que pour faire joli. Tort tout simplement à la moindre remarque, parce que je n’aurais rien compris, moi l’imbécile heureuse.
Hier était un de ces jours-là.

Ça a commencé par le vin.

Une photo que j’ai vu passer et qui m’a rappelé la bouteille bue l’avant-veille, en bonne compagnie, et qui ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable. Alors j’ai osé. Oui, vous avez bien lu, j’ai osé, osé dire que je n’avais pas trouvé le vin bon -ce domaine apparemment connu, sauf de moi qui n’y connais rien… Parce qu’on me l’a bien fait comprendre. Certes, c’était le millésime d’après, et d’une année sur l’autre il peut y avoir des différences. Certes -je l’ai d’ailleurs souligné la première, je n’avais aucune idée des conditions de garde de ladite bouteille. Mais surtout, j’étais en train de me ridiculiser. Il y a des chapelles où la prière est de mise, qu’on y croie ou pas. Plus grave, je n’avais pas le droit. Pas le droit de dire que j’avais surtout senti la note alcool, que la cuvée me semblait sur sa fin. J’y avais pourtant mis les formes, me gardant bien d’affirmer, évitant le péremptoire pour ne parler que de ressenti.
Alors oui, j’ai sans doute tort. On m’a même soupçonné de vouloir jeter à l’évier tous les millésimes du même tonneau, dans mon incommensurable bêtise. Qu’on se rassure, ma cave est bien trop petite pour ça, et j’ai le bon goût de payer toutes mes bouteilles. Ça calme.

La journée n’en était qu’à son commencement, je faisais le tri des photos prises le samedi à la Feria de Nîmes, quand j’ai vu passer la vidéo.

A peine quelques minutes d’images circulant d’habitude sous le manteau. Pas le dernier Jacquie et Michel, ça n’aurait choqué personne, ça. Plus trash, beaucoup plus trash. Interdit aux moins de… rectangle noir de rigueur. Répugnant, honteux ! Je vous passe la litanie des qualificatifs de tous crins, les cris d’orfraie poussés par les sieurs de La Morale et leurs épouses, vêtus pour l’occasion de leurs plus beaux habits du dimanche, amidonnés de vertu et lavés avec le nouvel Omo. Il ne s’agissait pourtant que d’un témoignage, entre information et plaisir du partage, d’un journaliste, un vrai, d’habitude homme de goût -et même de bon goût. De courts instants de corrida -le gros mot est lâché. 
Devant le déferlement de commentaires haineux dispensés avec toute la hargne que confère la conviction d’avoir raison -version moderne du jugement divin- j’ai cru bon d’apporter ma pierre à l’édifice de ce que je croyais être une discussion raisonnable, où chacun fourbirait des arguments étayés. Las ! je me suis retrouvée clouée au pilori par une kyrielle d’esprits bornés, oscillant entre angélisme de pacotille et mièvre sensiblerie. De ces bonnes âmes repues de poisson carré et de steak hâché à la génération spontanée, que l’idée même qu’un oeuf puisse sortir du cul de la poule horrifie à la première occasion.
Là aussi j’ai eu tort. Tort de prendre fait et cause pour une tradition, un art, dont j’ai appris à connaître le sens. Un spectacle à la vertu de catharsis, à l’instar de la tragédie grecque ou des jeux romains. Tort surtout d’essayer de comprendre. D’aller au-delà du sang et de la mort. Tort tout simplement de regarder ce que leurs yeux ne voulaient pas voir. Tort enfin de remettre en cause leur diktat, car il s’agit bien de cela in fine. De ces jugements sans fondement prononcés par des tyrans de la pensée unique et bienveillante, enfermés dans une bulle de fraises Tagada. Le plus terrible étant que jamais, au grand jamais, ils n’ont assisté à la moindre mise à mort, ni même à une simple course taurine. Qu’ils ne cherchent pas à savoir. Un peu à la façon de ces gosses gâtés qui trépignent devant leur assiette en disant « j’aime pas » avant que d’avoir goûté, assurés que leur géniteur prosterné pliera sans broncher devant cet enfant devenu roi.
Pour autant, si mon opinion leur déplaît, si le sujet de mes photos les dérangent, qu’ils passent leur chemin. Car quelle que soit leur sentence, jamais je ne me résoudrai à vivre dans un monde de petites fleurs et de chatons.

Tout ceci m’ayant mise en appétit, j’ai voulu me sustenter en allant déjeuner à la terrasse d’un bon copain. Profiter de l’instant. Et sur la carte voilà que le tartare me fait de l’oeil !

Un tartare de belle facture, taillé au couteau, un régal pour les papilles. Etant affublée d’une honteuse maladie qui consiste à photographier -et publier, à peu près tout ce que je mange, je n’ai pas résisté.
Vous savez quoi ? J’ai eu TORT ! Pourtant, j’avais évité les poncifs du genre en mode vegan/pasvegan. Juste un clin d’oeil à Thomas et ses assiettes détox. Le mot à ne pas prononcer. Vite transformé en intox. Comme si manger de la viande allait m’empoisonner, et partant aussi ceux qui auraient le malheur de voir passer le cliché. J’ai eu tort, Mesdames et Messieurs, d’être viandarde. Tort de jouir en mastiquant de la barbaque. Tort d’être carnivore tout simplement. Evidemment, j’avais oublié la bonne vieille blague de mes jeunes années : si l’homme descend du singe, ce dernier descend de l’arbre, nous condamnant du coup à ruminer de la salade, par un brillant sophisme dont seuls les bobos végétariens, mélange de nouveaux hippies et de terroristes de la cervelle, ont le secret.
Par le plus curieux des hasards, le peu de commentaires que j’ai pu faire dans le reste de la journée, sur ce merveilleux réseau social empreint de tolérance et d’ouverture d’esprit qu’est Facebook, furent frappés du même sort. Derrière les réponses péremptoires, face à mon ignorance crasse, j’ai senti poindre la critique larvée des « sachants » qui, dans leur grande magnanimité, distillent leur science en phrases absconses comme on jette du pain trop dur aux pensionnaires d’un poulailler en sachant parfaitement qu’elles n’ont pas de dents.

En ce lundi de Pentecôte, j’aurais dû me frapper la poitrine. Battre ma coulpe. Essayer de rentrer dans les cases.

Les petites boîtes étriquées dans lesquelles il faut s’inscrire comme en un carcan. Ou tout simplement la boucler face à tous ces esprits brillants. C’eut été mal me connaître.
Sans doute suis-je handicapée quelque part, mais je n’ai pas cette faculté de renoncement, vis-à-vis des autres comme de moi-même. Je ne crois pas d’ailleurs l’avoir jamais eue. D’aucuns y verront une faiblesse. Je me plais à penser que c’est une force -ça y est, je recommence, je pense !
Je ne renoncerai donc pas à boire du vin et à le trouver bon ou mauvais, n’écoutant que mon courage et mon palais. Pas plus que je ne renoncerai à la tauromachie. Ni à savourer une bonne côte de boeuf. J’écouterai la musique que j’aime, je continuerai à porter des talons hauts et des jupes dont la longueur ne se soumettra jamais à votre censure. Je rirai de tout à gorge déployée. Et surtout, surtout, moi l’incorrigible bavarde, l’Italienne volubile, jamais je ne me tairai, n’en déplaise aux censeurs.